Origine du mojito : la véritable histoire du cocktail cubain

Pirates, plantations de canne, bars de La Havane et une signature d'Hemingway que personne n'a jamais pu authentifier : l'histoire du mojito est faite de quelques faits solides et de beaucoup de légendes. Voici comment les distinguer.

Mojito servi dans un verre haut avec menthe et citron vert, évoquant Cuba
Le mojito vient de Cuba. Personne ne sait qui l'a inventé : la tradition le relie au draque, un mélange d'eau-de-vie de canne, de sucre, de citron vert et de menthe associé à l'équipage de Francis Drake à la fin du XVIe siècle, mais rien ne le prouve. Ce qui est sûr, c'est que le mojito tel qu'on le connaît se boit à La Havane au XXe siècle, et que La Bodeguita del Medio l'a rendu célèbre.

Points clés à retenir

  • Le mojito est cubain. C'est le seul point sur lequel tous les récits s'accordent.
  • Son ancêtre supposé, le draque, est relié à l'équipage de Francis Drake (fin du XVIe siècle) par une tradition souvent citée mais jamais prouvée.
  • Le mojito tel qu'on le boit aujourd'hui apparaît à La Havane au XXe siècle, porté par l'arrivée du rhum léger cubain et l'afflux de visiteurs américains pendant la Prohibition.
  • La Bodeguita del Medio, ouverte en 1942, ne l'a pas inventé mais l'a rendu célèbre.
  • L'inscription attribuée à Hemingway sur le mur de la Bodeguita est d'authenticité discutée.

D'où vient le mojito ?

Le mojito vient de Cuba, et plus précisément de La Havane pour sa forme moderne. Si vous cherchez un inventeur, un nom et une date, vous ne les trouverez pas : aucun document ne désigne le créateur du mojito. Son histoire se reconstitue à partir de trois éléments :

  1. Une tradition ancienne : le draque, boisson à l'eau-de-vie de canne, au citron vert et à la menthe, associée aux marins de Francis Drake.
  2. Une évolution technique : au XIXe siècle, les distilleries cubaines produisent des rhums plus légers, qui remplacent l'eau-de-vie rustique.
  3. Une scène de bars : dans la première moitié du XXe siècle, La Havane devient une capitale du cocktail, et le mojito entre dans les livrets de recettes de ses bars.

Le draque, l'ancêtre attribué à Francis Drake

Le récit le plus connu remonte à la fin du XVIe siècle. Francis Drake, corsaire anglais au service d'Élisabeth Ire, mène alors des raids contre les possessions espagnoles des Caraïbes. Selon la tradition, son équipage aurait bu un mélange d'aguardiente (une eau-de-vie de canne à sucre encore grossière), de sucre, de citron vert et de menthe, pour rendre l'alcool buvable et, croyait-on, lutter contre les maladies du bord comme le scorbut ou la dysenterie.

Ce mélange aurait pris le nom de draque, ou « El Draque », en référence à Drake. Certaines versions attribuent la recette non pas à Drake lui-même mais à l'un de ses hommes.

Ce qu'il faut savoir avant de répéter cette histoire :

  • Aucune source de l'époque ne la confirme. On ne connaît ni texte de l'équipage, ni témoignage espagnol qui décrive cette boisson.
  • Le nom « draque » est bien utilisé à Cuba, mais il est attesté bien plus tard, et son lien avec Drake est une explication transmise, pas une preuve.
  • L'ingrédient est plausible : la canne à sucre est cultivée à Cuba depuis la colonisation espagnole, et les eaux-de-vie de canne circulent dans les Caraïbes.

Le draque est donc un ancêtre crédible du mojito, mais l'épisode Drake relève de la légende. Nous racontons la vie réelle du corsaire sur notre page Francis Drake.

Les autres versions de l'histoire

Les travailleurs des plantations

Une autre tradition place l'origine du mojito dans les plantations de canne à sucre, où les esclaves africains, puis les ouvriers agricoles, auraient mélangé eau-de-vie de canne, sucre, citron vert et menthe. Elle a pour elle la logique des ingrédients, tous disponibles sur place. Mais là encore, aucun document ne permet de dater ou de décrire précisément cette boisson. C'est une hypothèse, pas un fait établi.

Un cousin du mint julep ?

Le mint julep américain (bourbon, sucre, menthe, glace pilée) est plus ancien que le mojito connu. Certains historiens des cocktails voient une parenté, l'influence américaine à La Havane étant forte au début du XXe siècle. La ressemblance est réelle, la filiation n'est pas démontrée.

Un barman de La Havane dans les années 1910 ?

On lit parfois que le mojito aurait été inventé dans les années 1910 par Ángel Martínez, le fondateur de La Bodeguita del Medio. C'est une confusion : Ángel Martínez a ouvert son établissement en 1942, et rien ne montre qu'il ait créé le mojito.

De l'aguardiente au rhum léger : le rôle de la canne à sucre

Le mojito n'existe que parce que Cuba est une île à sucre. La canne y est introduite par les Espagnols, et l'économie sucrière devient le cœur de l'île, avec le recours massif à l'esclavage jusqu'à son abolition en 1886.

Au XIXe siècle, la production d'alcool change de nature. Des distillateurs cubains mettent au point des rhums plus légers et plus fins, filtrés et vieillis, très différents de l'aguardiente. Facundo Bacardí fonde sa distillerie à Santiago de Cuba en 1862 ; José Arechabala fonde sa distillerie à Cárdenas en 1878, et c'est elle qui lance la marque Havana Club en 1934. Ce rhum blanc, sec et léger, est celui qui permet au mojito de devenir un cocktail équilibré, où la menthe et le citron vert restent présents.

C'est pour cette raison que la recette cubaine demande du rhum blanc : c'est historiquement le rhum de l'île. Nos conseils pour le choisir sont sur la page quel rhum pour un mojito.

La Havane des années 1920 et 1930

De 1920 à 1933, la Prohibition interdit la vente d'alcool aux États-Unis. La Havane, à moins de 200 kilomètres de la Floride, devient une destination de choix pour les Américains qui veulent boire librement. Les bars se multiplient, les barmans cubains acquièrent une réputation internationale, et les cocktails à base de rhum local prennent leur essor.

C'est dans ce contexte que le mojito apparaît par écrit. Des recettes très proches figurent dans des livres cubains dès 1927 et 1929, et le mot mojito est imprimé dans le manuel de bar du Sloppy Joe's, l'un des bars les plus fréquentés par les Américains à La Havane, dans son édition de 1931-1932. La recette est déjà proche de celle d'aujourd'hui : rhum, citron vert, sucre, menthe et eau gazeuse.

Le rôle des bars et des barmans de La Havane

Le mojito n'est pas l'œuvre d'un seul homme mais d'une scène entière. À La Havane, le daiquiri est la grande vedette d'El Floridita, et les grands hôtels comme l'Hotel Nacional (ouvert en 1930) servent une clientèle internationale. Le mojito, plus simple, se prépare partout, du comptoir de quartier au bar d'hôtel. C'est cette diffusion, plus qu'une invention, qui en fait un cocktail national.

La Bodeguita del Medio et la signature d'Hemingway

En 1942, Ángel Martínez ouvre une petite épicerie-bar dans la Calle Empedrado, au cœur de La Havane historique. Elle prend ensuite le nom de La Bodeguita del Medio (« la petite bodega du milieu de la rue ») et devient un lieu de rendez-vous d'écrivains, de musiciens et de journalistes. Les murs se couvrent de signatures de clients. Le mojito y devient la boisson maison, préparé à la chaîne dans des verres alignés sur le comptoir.

Une inscription encadrée attribuée à Ernest Hemingway y affirme : « My mojito in La Bodeguita, my daiquiri in El Floridita ». Elle a fait le tour du monde et contribue énormément à la réputation du bar. Pourtant, son authenticité est discutée : plusieurs historiens et biographes doutent qu'elle soit de sa main, et les liens d'Hemingway avec El Floridita et le daiquiri sont bien mieux documentés que ses visites à la Bodeguita.

Ce qu'on peut affirmer : La Bodeguita del Medio n'a pas inventé le mojito, mais elle en a fait un symbole de La Havane. Nous détaillons la place d'Hemingway et de James Bond dans l'histoire du mojito sur cette page dédiée.

D'où vient le mot mojito ?

L'étymologie n'est pas tranchée. Trois explications circulent :

HypothèseCe qu'elle ditCe qu'on peut en penser
De « mojo »Le mojo est une sauce cubaine à base d'agrumes et d'ail ; « mojito » serait un « petit mojo »La plus souvent citée, cohérente avec le citron vert
De « mojar »Le verbe espagnol « mouiller » a donné « mojadito », un peu mouilléPlausible linguistiquement
Du « mojo » africainUn mot désignant un charme, un sortilègePlus fragile, rarement retenue par les linguistes

Retenez qu'aucune n'est prouvée. En revanche, le mot « mojito » ne se traduit pas : en français, on dit simplement un mojito.

Du cocktail cubain au cocktail du monde entier

Après la révolution de 1959, les distilleries cubaines sont nationalisées en 1960 et la famille Bacardí quitte l'île. Le mojito reste une boisson très présente à Cuba, mais sa diffusion mondiale vient plus tard, avec le renouveau des cocktails classiques à la fin des années 1990 et dans les années 2000. En 2002, James Bond commande un mojito à l'écran dans « Meurs un autre jour », ce qui ancre un peu plus le cocktail dans l'imaginaire collectif.

Son expansion en France

En France, le mojito s'impose dans les bars puis à la maison, porté par sa simplicité : cinq ingrédients faciles à trouver. Il devient aussi un cocktail de fête, préparé en grande quantité. C'est pour lui rendre hommage que Frédéric Lemonnier et Sébastien Rascol ont cofondé en 2017 la Fête du Mojito, dont la deuxième édition a réuni 300 000 participants. Si vous recevez, notre guide pour préparer le mojito en grande quantité donne toutes les doses.

Les variations modernes du cocktail

La base cubaine a donné naissance à des dizaines de variantes : le mojito royal au champagne, les mojitos fruités (fraise, framboise, passion, mangue), le mojito glacé ou le mojito sans alcool. Elles sont récentes : la recette historique, elle, n'a presque pas bougé.

La recette du mojito classique : deux écoles

Les ingrédients clés du mojito

Les cinq ingrédients n'ont pas changé depuis les années 1930 : rhum blanc, citron vert, sucre, menthe et eau gazeuse, sur de la glace. Ce qui varie, c'est la façon de les assembler.

Les secrets d'un bon mojito

À La Havane, à La Bodeguita del Medio comme dans la plupart des bars cubains, on presse le jus du citron vert directement dans le verre, on froisse la menthe locale, la hierbabuena, avec le sucre, on ajoute des glaçons, le rhum, l'eau gazeuse et souvent un trait d'Angostura. Le cocktail est plus acidulé et se dilue lentement.

Dans les bars européens, et dans nos recettes, on pile le demi-citron en quartiers avec le sucre, on presse la menthe, et on sert sur glace pilée. La peau du citron apporte ses huiles parfumées et la glace pilée donne un verre très froid, au prix d'une dilution plus rapide.

Les deux sont légitimes. Nous recommandons la version sur glace pilée pour la maison : elle est plus parfumée, plus fraîche, et elle pardonne un citron moins juteux. Si vous voulez retrouver le goût de La Havane, pressez le jus, prenez des glaçons et ajoutez un trait d'Angostura.

Pour un verre haut de 30 à 35 cl : 5 cl de rhum blanc, 1/2 citron vert (environ 1,5 cl de jus), 10 g de sucre de canne, 10 feuilles de menthe, 8 cl d'eau gazeuse et de la glace. La version complète, pas à pas, est sur notre page recette du mojito cubain original.

Où boire un mojito chargé d'histoire à La Havane

  • La Bodeguita del Medio (Calle Empedrado, Habana Vieja) : le bar qui a fait la réputation du mojito, avec ses murs couverts de signatures.
  • El Floridita (Calle Obispo, Habana Vieja) : le temple du daiquiri, associé à Hemingway, où l'on sert aussi des mojitos.
  • Le bar de l'Hotel Nacional (Vedado) : l'hôtel historique de 1930, avec ses jardins face à la mer.

Pour préparer un voyage sur l'île, consultez notre page Cuba, qui fait le lien entre le pays et son cocktail.

Questions fréquentes

Qui a inventé le mojito ?

Personne ne le sait avec certitude. On attribue souvent son ancêtre, le draque, à l'équipage du corsaire anglais Francis Drake (fin du XVIe siècle), mais c'est une tradition, pas un fait prouvé. Le mojito moderne est une création collective des bars de La Havane au XXe siècle.

De quel pays vient le mojito ?

De Cuba. Tous les récits, légendaires ou documentés, le situent sur l'île, et c'est à La Havane qu'il prend sa forme actuelle : rhum blanc, citron vert, sucre, menthe et eau gazeuse.

Pourquoi le mojito s'appelle-t-il ainsi ?

Deux hypothèses dominent : un diminutif de « mojo », la sauce cubaine aux agrumes, ou un dérivé de l'espagnol « mojar » (mouiller), d'où « mojadito », un peu mouillé. Aucune n'est démontrée.

Hemingway buvait-il vraiment des mojitos ?

Son lien avec le daiquiri d'El Floridita est bien attesté. Avec le mojito, c'est moins clair : la fameuse inscription « My mojito in La Bodeguita, my daiquiri in El Floridita » qui lui est attribuée est d'authenticité discutée. Le détail est sur notre page Hemingway et James Bond.

Quel est l'ancêtre du mojito ?

Le draque (ou « El Draque ») : de l'aguardiente, une eau-de-vie de canne rustique, avec du sucre, du citron vert et de la menthe. La tradition cubaine le présente comme l'ancêtre du mojito, le rhum plus fin ayant remplacé l'aguardiente au XIXe siècle.